Hello World.
« Hello World ». L’ironie de ce message échappait totalement aux extra-terrestres qui l’avaient envoyé par onde radio depuis l’espace lointain. Il aurait d’ailleurs pu être pris pour un canular s’il n’était accompagné de l’apparition – sur tous les télescopes et autres objets pointés vers l’espace – d’une flotte d’immenses vaisseaux interstellaires au-delà de la Ceinture de Kuiper.
Éduqué par d’innombrables œuvres de fictions, la population répandit les théories les plus folles sur internet et les plateformes sociales.
Envahisseurs belliqueux, anciens aliens revenant voir comment nous avions évolué, fédération galactique s’apprêtant à accueillir l’humanité, empire conquérant étendant son aire d’influence, esclavagistes de l’espace ou planteurs de civilisation venant pour la récolte.
Plus une hypothèse était stupide et ressemblait à une production hollywoodienne des cinquante dernières années, plus elle avait du succès. Les théories du complot ont ceci de fantastique, elles résistent à toute argumentation, elles sont immunisées aux preuves même, puisque chaque preuve contre est pour le partisan d’une telle théorie, une preuve pour. Un complotiste voit en l’absence de preuves, la preuve d’un cover-up. Tout ne serait qu’opérations sous faux drapeaux, tromperies sur plusieurs niveaux et ainsi de suite. Il est donc possible de construire et maintenir une théorie du complot à partir de n’importe quoi, un fait, ou l’absence d’un fait. Elles sont de plus compatibles avec n’importe quelle réalité, s’adaptant sans cesse comme les cercles géocentriques de Ptolémée.
Quoi qu’il en soit, une théorie en particulier avait plus de succès que les autres. Celle des Sauveurs de civilisations. Le concept avait l’avantage de réunir optimistes et pessimistes ; une civilisation avancée aurait autrefois sauvé la planète, mais à cause de notre inaptitude à en prendre soin, les sauveurs sont revenus. C’est ici que les deux groupes se séparent, les uns pensant que le retour implique notre destruction, les autres affirmant que le retour est motivé par une volonté sincère de nous aider.
À l’opposé du spectre intellectuel, parmi les scientifiques et philosophes réfléchissant au concept du premier contact depuis des années, le message initial ne correspondait qu’à très peu de ces théories farfelues. Malheureusement le message avait peu de similitude non plus avec les théories plus sensées.
Les différents gouvernements, heureusement, n’eurent pas le temps de s’organiser. Et surtout ils ne pouvaient rien faire à cette distance. La fiction nous avait appris que cela ne se déroule jamais bien quand ils s’en mêlent. Il y en a toujours un plus idiot que l’autre qui choisit de lancer des ogives atomiques préventives – de défense – entraînant l’éradication de l’espèce humaine.
Encore une fois les optimistes et les pessimistes s’opposaient. Les premiers défendaient l’idée que mathématiquement, si l’on croise une espèce extra-terrestre, alors il en existe plusieurs centaines de milliers à travers l’univers. Si nous le savons, eux aussi. La guerre et l’éradication d’une civilisation n’est par conséquent pas une option viable à long terme, car d’autres extra-terrestres en seraient témoins et se ligueraient contre le coupable.
C’était vraiment optimiste. Un kumbaya intergalactique que ne renieraient pas les auteurs de Star Trek.
En face, armée de l’équation de Drake – dont les résultats basés uniquement sur des estimations à peine éclairées oscillent entre plusieurs magnitudes d’ordre de grandeur – et du paradoxe de Fermi qui n’en était plus un, d’autres scientifiques proposaient une alternative. Ils voyaient dans le fait que nos visiteurs avaient utilisé l’anglais et un message écrit pour leur premier contact comme une immanquable confirmation de la théorie du Zoo de Constantin Tsiolkovski – dans une version qui aurait mal tournée.
Clarke nous avait laissé deux possibilités terrifiantes, il n’en restait plus qu’une, on pouvait y voir une certaine amélioration.
La distance choisie pour le premier contact, était pour les deux camps un argument allant dans leur sens, à la manière des preuves pour les complotistes. La taille de la flotte était aussi un argument dont l’interprétation était débattue férocement. Les uns y voyaient la confirmation que seule une flotte d’invasion avait besoin d’être aussi grande, les autres affirmant au contraire qu’une telle démonstration de moyens ne pouvant pas passer inaperçue, c’était forcément une aide interstellaire similaire aux convois que les pays riches envoyaient autrefois aux pays les plus démunis. Une simple sonde ne pouvait pas aider l’humanité, alors que pour une civilisation si avancée, elle suffirait sans doute à nous détruire
Trois choses sur lesquelles tous pouvaient s’accorder (encore que, pour certain complotiste, tout cela n’était qu’un canular), c’est que les extra-terrestres existaient – leurs vaisseaux étant visibles sur les écrans des télescopes – qu’ils avaient envoyé un message, et donc ouvert un canal de communication avec l’humanité. Difficilement contestable puisque le moindre radio-amateur avait reçu le message. Enfin, que leur niveau technologique dépassait largement le nôtre. La question restante étant le degré de bienveillance ou malveillance de leur civilisation.
Ils étaient si loin, et si proche.
La possibilité qu’il ne s’agisse pas d’une unique civilisation, mais d’un agglomérat d’espèces extra-terrestre avaient de nombreux partisans. Elle avait l’avantage de permettre tous les fantasmes et tous les cauchemars, ce qui inspirait les fan-arts les plus délirants sur les réseaux-sociaux.
Étrangement, l’évènement renforça les convictions des croyants de toutes religions et sectes, multipliant le nombre de gourous et prophètes. Des interprètes inspirés traduisaient les deux simples mots en recueils de préceptes plus ou moins sacrés avec une créativité sincère. Des théologiens de tout bord re-interprétaient quant à eux leurs textes plus anciens pour les faire correspondre à ce changement de paradigme pourtant radical.
Le niveau technologique des explorateurs est le point qui inquiétait les historiens plus particulièrement. Ils savaient que notre passé est une suite d’exemple de rencontre entre deux civilisations de niveaux technologiques différents, et qu’à chaque fois, la plus avancée détruisait l’autre. Les biologistes confirmaient d’ailleurs que des interactions similaires pouvaient être observées dans des espèces envahissantes découvrant une nouvelle niche écologique. À ce niveau d’expertise, on aurait pu ajouter que les géologues expliquaient qu’un diamant bien dur creuse facilement un sillon dans un bloc de grès. Personne sur terre ne manquait d’avis ou d’opinion à partager sur le sujet, les hashtags explosaient tous les records, jamais il n’y avait eu autant de communication entre les habitants de la planète.
Car malgré toutes les questions envoyées, menaces, supplications, ultimatums, prières, requêtes, voire sacrifices, aucun autre message n’avait été envoyé depuis la flotte interstellaire. La nature du message avait rendu les protocoles établis caduques. Trois questions classiques se posent usuellement : Que faire dans les premières semaines après avoir reçu un message extra-terrestre ? – Faut-il envoyer une réponse ? – Comment analyser les conséquences à long terme du message reçu ? Personne n’avait attendu la moindre autorisation pour répondre, les analyses se perdaient en théorie des jeux ou/et abîme philosophique quand elles n’étaient pas simplement absurdes, et cela faisait maintenant plusieurs mois que le message avait été reçu.
Les gouvernements avaient tenté de réagir, de rependre le contrôle, mais même les plus autoritaires et répressifs n’obtenaient que de maigre succès temporaires. En parallèle, l’inspiration artistique connaissait une explosion sans précédent, dynamisée par les plateformes de partage en ligne la création diversifiait les espoirs et terreurs de l’humanité. Durant les premiers mois, les psychologues les plus impliqués inventèrent des centaines de nouvelles pathologies. Les naissances et les suicides, tous deux en augmentation géométrique se compensaient étrangement tandis que les catatonies rivalisaient en nombre avec les extases et l’implication dévote dans son travail ou sa communauté.
Les possibilités étaient tellement vertigineuses qu’elles provoquaient une perte de confiance et d’identité de l’humanité.
Ils pourraient, avec notre consentement, nous conseiller et nous aider, nous guider vers une civilisation d’un niveau supérieur. Ils pourraient nous protéger d’une catastrophe, ou ils pourraient nous forcer à agir de manière plus responsable et ainsi sauver la planète.
Ils pourraient nous asservir, nous détruire, nous exploiter comme du bétail, nous dévorer, nous posséder.
Ils pourraient…
Mais ils continuaient lentement de se rapprocher de la terre, en silence.
C’était contradictoire avec le message initial. Tellement, que l’imagination de certain y décelait la preuve irréfutable de la cruauté indicible d’une race supérieure s’apprêtant à réduire à néant nos infrastructures dans une attaque totalement imparable. S’ils étaient capables de venir d’on ne sait où avec une telle flotte, ce ne devrait pas être très difficile pour eux.
Les optimistes défendaient fermement l’idée que l’agressivité et l’expansionnisme n’étaient pas viables, que notre propre histoire témoignait de l’instabilité de telle civilisation. Une civilisation guerrière n’aurait pas pu se développer en puissance intergalactique d’après eux, il y avait bien assez de ressources dans l’univers.
Les pessimistes répondaient que l’univers, malgré son immensité, n’était au final qu’un espace fini, très grand, mais aux ressources forcément limitées. Une espèce intelligente doit forcément être capable de comprendre ce fait, et par conséquent savoir que sa survie dépend des ressources qu’elle peut sécuriser pour elle-même. Un voyageur spatial s’approchant de notre planète était donc logiquement hostile. La morale actuelle de notre civilisation n’est pas un modèle universel, dans de nombreuses sociétés humaines, la mise à mort rituelle ou non militaire était acceptée, même le règne animal est toujours régi par la loi du plus fort.
Une espèce capable de venir dans notre système solaire a forcément résolu tous ses problèmes de main d’œuvre et de ressource, rendant l’hypothèse de l’asservissement de l’espèce humaine improbable. Kardachev tombait de son échelle à chaque nouvelle affirmation d’un camp ou de l’autre, puis remontait dessus tel un Sisyphe borné et désabusé.
À la manière de tribus indigènes rencontrant pour la première fois une technologie tellement avancée qu’elle leur est incompréhensible, on voyait des groupes d’illuminés sympathiques qui créaient des répliques des vaisseaux de la flotte extra-terrestre dans une sorte de prière de groupe qui au final ressemblait plus à un décor de cinéma qu’autre chose.
La moitié de l’humanité attendait impatiemment l’envoi par nos visiteurs d’une encyclopedia galactica, tandis que l’autre redoutait qu’ils entament la construction d’une sphère de Dyson qui nous isolerait de notre soleil.
Les plus fervents prophètes de l’apocalypse répétaient des discours démontrant qu’une civilisation si avancée ne pouvait pas considérer notre espèce primitive comme autre chose que au mieux une curiosité, au pire un nuisible. Voyez donc comment nous traitons les autres espèces vivantes qui partagent notre planète, comment imaginer qu’une espèce venant des confins de la galaxie nous traite avec plus de considération !
De tout côtés, les structures de pouvoir et les institutions humaines vacillaient sous le choc de la simple présence de cette flotte et de son énigmatique message. Deux ans c’étaient écoulés depuis le message, les estimations de la vitesse de déplacement de la flotte indiquaient que, sans changement de direction, elle passerait au plus proche de la planète Terre dans une dizaine d’années.
L’économie mondiale vivait sa plus grande crise, de nombreuses régions du globe étaient désormais livrées à elles-mêmes dans un chaos grandissant. Les survivalistes, enfin récompensés et confirmés dans leurs élucubrations s’affrontaient entre eux avec tant de violence qu’ils seraient probablement tous morts avant l’arrivée de l’envahisseur.
Dans les endroits ou la société tenait encore, les avocats et corps législatifs discutaient déjà des droits potentiels qu’il faudrait accorder aux visiteurs, tout en pré-négociant entre eux des hypothétiques brevets sur les technologies qu’ils nous apporteraient. La société de consommation capitaliste n’allait pas laisser passer une telle crise sans trouver un moyen de l’exploiter.
La recherche scientifique subissait elle aussi cette attente. Des chercheurs démoralisés abandonnaient leurs travaux, tandis que d’autres au contraire redoublaient d’effort pour trouver une solution à un problème qui pour le moment n’existait pas. Ils étaient encore plus nombreux ceux qui s’éloignaient de la science pour sombrer dans le mysticisme.
Plus le temps passait, plus la flotte s’approchait et le silence continuait, plus la situation sur terre se dégradait. La preuve que le vivant n’était pas unique à la planète terre aurait dû être un soulagement puisqu’elle nous ôtait le poids d’une responsabilité immense, d’autres avaient franchi avec succès les grands filtres théorisés par les scientifiques. Pourtant une sorte de fatalité globale enlisait l’humanité plus inexorablement que des sables mouvants ne le font dans l’imaginaire collectif. Une perte d’espoir mondialisée que l’enthousiasme béat de ce qui devenait progressivement une minorité ne parvenait pas à contrer.
Durant des siècles nous nous étions posés la question de notre place dans l’univers, questionnant les étoiles sur notre apparente isolation, durant des décennies nous avions envoyé des messages aux confins de la galaxie en espérant une réponse. On théorise qu’il existe trois-cent millions d’exoplanètes dans la Voie Lactée dont l’âge respectable de treize milliards d’années nous donne grossièrement un nombre d’environ trente-six civilisations extra-terrestres d’un niveau technologique au moins similaire au nôtre. Nous explorons l’espace depuis moins d’une centaine d’années, et découvrons encore de nouvelles espèces sur terre, rien de surprenant à ce que nous n’ayons rien trouvé pour le moment. Le message reçu et l’apparition de la flotte aurait dû être un jour de fête, une célébration de la vie, c’était après tout une réponse à une question longtemps considérée comme insoluble.
Alors que la flotte était maintenant visible de nuit à l’œil nu, les États-uniens préparaient un lancement de navette. Les Russes, Chinois et Indiens ne voulant pas être en reste, firent de même. Les tensions internationales culminèrent après un accident qualifié de sabotage, les menaces et mouvements d’armées rappelèrent les périodes brûlantes de la guerre froide. Personne aujourd’hui n’est vraiment capable de dire par quelle chance imméritée nous avons échappé à l’annihilation nucléaire.
Les navettes terrestres regardèrent passer la flotte extra-terrestre à presque une minute-lumière seulement de la planète. Elle ne ralentit pas, n’envoya aucun autre signal. Durant les quinze années suivantes, on regarda s’éloigner ces voyageurs à la destination inconnue, s’interrogeant sans fin sur les motifs du message, sur les motifs du silence, sur tout ce que cela pouvait impliquer, ou pas.
La réponse à l’une des plus grandes questions de l’histoire de l’humanité laissait encore plus de questions en suspens. Finalement, rappelant l’œuvre des frères Strougatski un éditorialiste en fit le résumé le plus simple dans une comparaison devenue célèbre : « c’est comme ce couple de Néerlandais avec leur caravane qui vous font un amical salut de la main en vous croissant sur le parking face à la plage. Vous ne savez rien d’eux, ils ne savent presque rien de vous, mais poliment ils acquiescent votre présence ».

